Insécurité sous la plume d’un barbare

26 06 2010

« Insécurité sous la plume d’un barbare », par Hamé
Voici l’article incriminé, publié le 29 avril 2002, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Les
passages qui constituent l’objet de la plainte sont ici en gras (on notera le découpage hasardeux des
deuxième et troisième passages).
Ça y est, les partisans chevronnés du tout sécuritaire sont lâchés. La bride au cou n’est plus et l’air du
temps commande aux hommes modernes de prendre le taureau par les couilles. Postés sur leurs pattes
arrières, les babines retroussées sur des crocs ruisselant d’écume, les défenseurs de « l’ordre » se disputent
à grands coups de mâchoires un mannequin de chiffon affublé d’une casquette Lacoste.
Sociologues et universitaires agrippés aux mamelles du ministère de l’intérieur, juristes ventrus du monde
pénal, flics au bord de la crise de nerfs en réclamation de nouveaux droits, conseillers disciplinaires en
zone d’éducation prioritaire, experts patentés en violences urbaines, missionnaires parlementaires en
barbe blanche, journalistes dociles, reporters et cinéastes de « l’extrême », philosophes amateurs des
garden-parties de l’Elysée, idéologues du marché triomphant et autres laquais de la plus-value ; et bien
évidemment, la cohorte des responsables politiques candidats au poste de premier illusionniste de
France… tous, jour après jour, font tinter en prime-time le même son de cloche braillard :
« Tolérance zéro  » !!! « Rétablissement de l’ordre républicain » bafoué « dans ces cités où la police ne va
plus ».
Ils sont unanimes et hurlent jusqu’à saturation, à longueur d’ondes et d’antenne, qu’il faut « oser » la guerre
du « courage civique » face aux hordes de « nouveaux barbares » qui infestent la périphérie de nos villes.
Qu’on en finisse avec le diable !!! l’ennemi intérieur, fourbe et infâme, s’est immiscé jusque dans nos
campagnes et y a pris position. Ne craignons pas les contrats locaux de sécurité, les couvre-feux,
l’abaissement de l’âge pénal à 13 ans, l’ouverture de nouveaux centres de détention pour mineurs, la
suppression des allocations familiales aux familles de délinquants… Que la caillera se le tienne pour dit, la
République ne laissera pas sombrer le pays dans le chaos apocalyptique des vols de portables, du recel
d’autoradios ou du deal de shit sous fond de rodéos nocturnes…
La République menacée, la République atteinte mais la République debout !!! Quelle leçon d’héroïsme !
Quelle lucidité d’analyse ! Et quel formidable écran de fumée !! A la table des grand-messes, la misère
poudreuse et les guenilles post-coloniales de nos quartiers sont le festin des élites. Sous les assauts répétés
des faiseurs d’opinion, les phénomènes de délinquance deviennent de strictes questions policières de
maintien de l’ordre ; les quartiers en danger se muent en quartiers dangereux dont il faut se protéger par
tous les moyens ; et les familles immigrées victimes de la ségrégation et du chômage massif, endossent la
responsabilité du « malaise national ».
La crème des auteurs de la pensée sécuritaire joue à l’idiot à qui on montre la lune du doigt et qui regarde
le doigt. Exit les causes économiques profondes. Exit les déterminismes sociologiques. Exit le risque que
le débat prenne un jour l’aspect d’un réquisitoire contre les vrais pourvoyeurs d’insécurité : ceux-là même
qui ont réduit des centaines de milliers de famille à vivre avec 4000 francs par mois ; ceux-là même qui
appellent de leurs vœux les plus chers la marche forcée vers  » l’économie de marché débridée « .
Nous ne lirons pas, dans la presse respectable, que les banlieues populaires ont été, depuis une vingtaine
d’années, complètement éventrées par les mesures économiques et sociales décidées depuis les plus
hautes sphères de l’Etat et du patronat pour pallier à la crise sans toucher à leur coffre-fort.
3
Nous n’entendrons pas sous les luminaires des plateaux de télévision, qu’à l’aube maudite du
mitterrandisme, nos parents et nos plus grands frères et sœurs ont été les témoins vivants d’une
dégradation sans précédent de leur situation déjà fragilisée.
L’histoire officielle ne retiendra pas l’énergie colossale déployée par les gouvernements des trois
dernières décennies pour effacer les réseaux de solidarité ouvrière enracinées dans nos quartiers [1] Pas
plus qu’elle ne retiendra le travail de récupération et de sape systématique des tentatives d’organisation
politique de la jeunesse des cités au milieu des années 80 [2].
Qui parmi les scribouillards du vent qui tourne s’indignera de l’opacité entretenue vis-à-vis de la vallée de
larmes et de combats que fut l’histoire de nos pères et grands-pères ? Parmi ces hommes de paille éructant
la « croisade républicaine », combien déclareront la guerre du « courage civique » devant les ravages
psychologiques du mépris de soi chez des générations qui atteignent la vingtaine avec 8 ans d’échec
scolaire et 3 ans de chômage ? Les logiques d’autodestruction (toxicomanie, alcoolisme, suicide…) où
certains d’entre nous sont conduits par pur désespoir et complète perte de foi en l’avenir, mériteront-elles
quelconque voix au chapitre de l’insécurité ?
Les pédagogues du dressage républicain n’auront pas en ce sens la critique fertile. Ils n’esquisseront nulle
moue face à la coriace reproduction des inégalités sociales au travers des échelons du système scolaire, ni
l’élimination précoce du circuit de l’enseignement de larges franges de jeunes qui ne retiennent de l’école
que la violence qui leur a été faite. Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des
centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu’aucun des assassins n’ait été
inquiété. Il n’y figurera nulle mention de l’éclatement des noyaux familiaux qu’ont provoqué l’arsenal
des lois racistes Pandraud-Pasqua-Debré-Chevènement et l’application à plein rendement de la double
peine.
Les études ministérielles sur la santé refermeront bien vite le dossier des milliers de cancers liés à la
vétusté de l’habitat ou au non-respect des normes de sécurité sur les chantiers de travail. La moyenne
effroyablement basse de l’espérance de vie dans nos quartiers ne leur semblera être, elle aussi, qu’un
chiffre indigne de tout commentaire. Bref, ils n’agiteront jamais au vu de tous le visage autrement plus
violent et criminel de l’insécurité. Aux humiliés l’humilité et la honte, aux puissants le soin de bâtir des
grilles de lecture.
À l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que
vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon
économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du
logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence
d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite… c’est se rapprocher de la
prison ou de la mort un peu plus vite que les autres…
Les hommes et les femmes qui dirigent ce pays savent tout cela. Ils savent aussi que la libéralisation
massive de la vie économique française est en très bonne voie. Ils savent que les privatisations, les
fusions, les délocalisations de nombreux secteurs d’activité vont se généraliser comme va se généraliser la
paupérisation. Ils savent que la nouvelle configuration du marché exige la normalisation du salariat
précaire et l’existence d’une forte réserve de chômeurs et de sans-papiers.
Et ils savent surtout que les banlieues populaires (parce qu’elles subissent de plein fouet et avec le plus
d’acuité les mutations de la société française) sont des zones où la contestation sociale est susceptible de
prendre de radicales formes de lutte si elle trouve un vecteur qui l’organise. On comprendra qu’il est de
nécessité impérieuse d’installer toujours plus d’instruments de contrôle et de répression « éclair » au sein
de nos quartiers. On comprendra que le monde du pouvoir et du profit sans borne a tout intérêt à nous
criminaliser en disposant de notre mémoire et de nos vies comme d’un crachoir.
4
Notes
[1] Dans les années 60-70, les quartiers du monde ouvrier étaient encore traversés de réseaux de solidarité vivaces
et actifs au travail ou sur les lieux de vie. Les milieux de l’immigration ouvrière ont toujours combattu en première
ligne lors des grands conflits sociaux qui secouèrent la France. En dépit de conditions de vie extrêmement
pénibles : maigres salaires, logement extrêmement précaire (bidonvilles, caves, chambres insalubres à plusieurs…),
situations de ségrégation, crimes xénophobes, déchirement intérieur de l’exil… nos parents avaient conquis les
instruments de lutte (cellules, partis, syndicats) indispensables à la formulation d’un rêve de progrès collectif et
d’un avenir plus enviable à offrir à leurs enfants. Ils avaient conscience de participer à l’histoire et de maîtriser ne
serait-ce qu’une parcelle de leur destinée. Cette culture ouvrière politisée a volé en éclats sous l’impact des effets
multiples de la crise (licenciements massifs, paupérisation, répression de fer des foyers de résistance et de grève,
démantèlement, délocalisation des bastions ouvriers – Renault-Billancourt par exemple -, enfouissement rapide de
la mémoire de ces luttes sous l’euphorie mitterrandienne, sauve qui peut individualiste…). Pour l’instant, rien ne l’a
remplacée.
[2] Notamment au travers d’organisations comme SOS racisme, crée de toutes pièces par le pouvoir PS de l’époque
pour contribuer à désamorcer le radicalisme des revendications de la Marche des beurs : l’égalité des droits devient
l’égalité devant l’entrée des boîtes de nuit. La justice pour les jeunes assassinés par la police disparaît sous le
colosse slogan médiatique « Touche pas à mon pote ! » ou « Vive le métissage des couleurs ! », etc.

voila, c’est ce texte qui a justifié 8 années de procédure judiciaire à l’encontre de Hamé, membre de la rumeur…

et  par la relaxe en cassation, c’est implicitement la justice qui reconnait  la violence policière… ( voir interview de Hamé dans les inrocks )

ça avance tout doucement…

je vous recommande l’écoute des morceaux de  « la rumeur »…

la rumeur se propage!


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